Interview avec la parolière Iza Loris

Iza Loris est une parolière française. Elle a écrit pour de nombreux artistes tels qu’Hélène Ségara, Julie Zenatti et Anggun.

Gaëtan Lerminiaux et Iza Loris
Gaëtan Lerminiaux et Iza Loris

En 2008, elle ouvre à Bruxelles « Au B’izou », un café-théâtre qui propose des concerts et des spectacles d’improvisation théâtrale, et dont le parrain est Adamo. Elle y est également animatrice d’ateliers d’écriture de chansons.

C’est dans ce lieu très convivial que nous avons eu la chance de l’interviewer. Iza nous a alors parlé de son parcours enrichissant et nous a aussi livré quelques conseils très intéressants pour les artistes qui désirent devenir paroliers, qui recherchent une salle de spectacle, ou qui veulent améliorer leur visibilité.

GL – Vous êtes la fille du poète-chansonnier Louis Poitrenaud. En quoi cela a influencé votre vie et votre carrière ?

IL – J’ai apprécié ce père aux mille métiers et aux mille facettes. Ça m’a sans doute influencée pour raconter des histoires. Je me rappelle qu’il se levait la nuit et s’enfermait dans son bureau pour écrire. Au début moi aussi j’ai choisi des lieux sombres. Je pouvais y inventer mes mondes. Très tôt j’ai eu besoin de créer ma nuit pour écrire. La nuit j’écrivais sous les draps. Mon drap c’était ma voûte céleste.  Je tiens de mon père le goût des mots et du jeu.

GL – En 2000, vous avez rencontré le poète-parolier Allain Leprest qui est devenu votre mentor et qui aurait apparemment joué le rôle de déclencheur de votre carrière.  Comment cela s’est-il passé ? Quelle est l’importance d’avoir un mentor ?

IL – Un mentor c’est un guide, un chemin, une boussole. C’est celui qui nous mène vers la part de nous qui nous étonne le plus, à l’endroit où quelque chose va nous dépasser. J’écris et d’un coup je suis happée par une émotion. Un mentor ouvre l’accès à cet endroit-là.

A 18 ans je participais à des Fanzines. Là quelqu’un m’a dit cette petite phrase « tu devrais écrire des chansons comme Anne Sylvestre ». Ces mots sont restés dans ma tête, jusqu’à ce que j’atterrisse aux Ateliers chansons de Bruxelles, et passe un week-end en compagnie d’Allain Leprest. Je lui dois le virus de la chanson. C’est l’auteur le plus fascinant qu’il m’ait été donné de rencontrer.

J’ai aussi rencontré Jacques Roure. Un auteur lumineux. Il a collaboré avec Claude Lemesle, Serge Reggiani, Lio, Alice Dona. J’ai la chance aujourd’hui d’écrire à ses côtés sur différents projets d’albums.

Jacques Roure et Iza Loris
Jacques Roure et Iza Loris

GL – Avez-vous suivi une formation pour devenir parolière ? Faut-il une formation spécifique ? 

IL – Vous pouvez apprendre un métier sur le tas, ou lors de formations que vous actualisez. Ecrire des chansons c’est pareil.  Comme le dit Pierre Perret « écrire une chanson ce n’est pas du millefeuille ». La chanson répond à des règles, elle a sa propre langue. Il convient de les connaître pour ensuite s’en extraire et développer son propre style. Il existe autant de plumes et d’imaginaires que de paroliers.

Depuis toujours j’analyse les plus grands, je repère des manières d’agencer les mots, des astuces d’écriture. Je reprends un sujet qui me touche. Je cherche un nouvel angle de vue ou des associations inédites de mots. Il existe des milliers de chansons basées sur un prénom ou un nom de ville et pourtant les plus belles sont uniques.

Ce qu’on apprend n’empêche pas la part de mystère. J’ai participé à différents ateliers pour découvrir de nouvelles techniques. Certains évitent ces formations à tout prix par peur du formatage. Or un atelier c’est tout sauf du formatage. Ces rencontres (Astaffort, les Ateliers d’Aix avec Georges Moustaki, les Récréations de Michael Jones, les Ateliers de Claude Lemesle …) permettent de sortir de sa zone de confort. Chacun nourrit la plume de l’autre. Allain Leprest m’a confié qu’il aurait économisé dix ans de recherches s’il avait connu de tels ateliers. Ces derniers invitent aussi aux rencontres et aux collaborations entre artistes, et ça c’est magique.

Observer le monde, écouter la radio, laisser traîner ses oreilles dans le bus (sans les oublier en sortant), surfer sur le net, tester des jeux d’écriture, détourner une expression ou un titre, se nourrir d’excellents livres comme « Le Moulin du Parolier » de Michel Arbatz, « L’art d’écrire une chanson » de Claude Lemesle, sont autant de pistes pour parfaire son écriture.

J’ai toujours un carnet pour noter mes sensations. Mes sens sont ouverts à 720 degrés, deux fois le tour de moi-même, à la recherche d’un hook, d’une petite phrase forte qui sonne et autour de laquelle le texte peut s’articuler. Gilbert Bécaud a commandé une de ses plus belles chansons à Pierre Delanoë après qu’une jeune femme lui ait dit « et maintenant que vais-je faire ?» alors qu’elle venait de perdre son amoureux. Vous ne perdrez pas votre amoureux et encore moins votre spécificité en vous nourrissant de ce qui existe.

GL – Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui désirerait devenir auteur-parolier ?

IL – Je conseillerais de:

Prendre son temps tout en étant réactif.
Avant d’écrire pour des artistes reconnus, j’ai pris le temps de développer ma plume avec des artistes en découverte. Une voix, une plume, un art ça se travaille jour après jour. Il faut du talent mais surtout beaucoup de travail. Les premiers textes de Brel portaient en eux la force et l’humanité de sa plume, mais aussi quelques maladresses. C’est à force de travail que ses textes ont acquis une puissance inégalée.

Je trempe ma plume dans les mots chaque matin, c’est le meilleur repas de la journée. Quand je reçois un projet de chansons, je lâche mes autres activités pour écrire le plus rapidement possible. Je prends ensuite du recul sur le texte avant de l’envoyer.

Savoir partager et s’entourer.
Si l’écriture s’avère un art solitaire, je prends aussi plaisir à coécrire et partager. Nous lisons nos textes à haute voix. Nous sentons vite les parties plus faibles. Les retours permettent de ne rien laisser passer. Je trouve dommage que tant d’artistes créent seuls leur album de A à Z, paroles, musique. Pourquoi ne pas se nourrir les uns les autres, créer des duos de choc. Cherchons notre Voulzy ou notre Souchon pour développer des chansons encore plus percutantes. Sachons partager, nous entourer, entendre les critiques, mélanger les compétences. Sur ce long chemin à parcourir Moonpeel me parait un partenaire essentiel.

L’artiste a souvent un égo surdimensionné. Il réussira d’autant mieux s’il fait passer sa modestie en premier. L’artiste est là pour donner de l’émotion. Il doit aller chercher le dernier spectateur du fond de la salle et chantez pour lui, en sachant articuler, resserrer les apartés, varier les rythmes, travailler sa tenue de scène.

Rester simple
En chanson tout est possible. J’aime bien essayer de convaincre en trois minutes. Dans les premiers vers l’auditeur doit savoir de quoi je parle, de qui, où ça se passe et quand. Dans mes ateliers j’appelle ça : les débuts accrocheurs. Si le texte est incompréhensible, l’auditeur restera derrière la porte ; il collera son oreille quelques secondes puis vous le perdrez ! Il existe des exceptions.

Certains artistes chantent dans une langue inventée. Mais ils maîtrisent leur art pour nous emmener ailleurs. Trop de jeunes artistes se fichent d’être compris. Les plus grands artistes sont unanimes : ils mettent toute une vie à atteindre la simplicité afin de toucher le cœur du public. La simplicité, c’est le plus difficile. Je trouve aussi important de rester soi-même. Plus je mets de moi dans un texte, plus il parle au cœur de celui qui le reçoit.

Donnez-vous un délai, à six mois, un an, cinq ans. Gardez le cap malgré les tempêtes. Corto Maltese n’avait pas de ligne de chance. Il s’en est dessiné une avec un couteau.

GL – Vous avez écrit pour Hélène Ségara, Julie Zénatti et Anggun. Comment s’est passé la collaboration ?

IL – J’ai travaillé avec Frédéric Château et rencontré des interprètes accessibles et profondément humaines. Pour trouver les mots justes je me suis demandée ce qu’elles aimeraient écrire. « Face au vent » est parti d’un yaourt reçu en anglais. La mélodie m’a particulièrement touché. J’ai laissé aller ma plume et visualisé un lac gelé. Pour « Onze Septembre » j’ai fermé les yeux et me suis mise dans l’émotion d’une personne qui peut se détruire de l’intérieur.

Les images m’ont submergée. « L’herbe tendre » est un pari caché. J’ai souhaité parler de sensualité féminine au travers d’une métaphore. Je ne sais pas qui des femmes ou des hommes ont été le plus surpris. C’est un métier où l’on n’a pas toujours la chance de rencontrer les artistes.

Anggun et Iza Loris (à gauche) - Julie Zénatti, Iza Loris et l'équipe de l’album « Plus de Diva »
Anggun et Iza Loris (photo de gauche) – Julie Zénatti, Iza Loris et l’équipe de l’album « Plus de Diva » (photo de droite)

GL – En 2008, vous avez ouvert le café-théâtre « Au B’Izou », à Anderlecht (Bruxelles), qui propose des concerts et des spectacles d’improvisation théâtrale, et dont le parrain est Adamo. Quelle en a été la motivation ? Pourquoi à Bruxelles ?

IL – J’ai été nourrie au biberon du café d’artistes. Mes parents tenaient le « Vieux Murier » à Tours. C’est devenu un rendez-vous tellement prisé que la ville a planté un murier sur la « Place Plumereau». J’avais treize ans et le monsieur à l’écharpe rouge qui venait chez nous pendant ses tournées était Claude Nougaro. Nous avons reçu la visite de Nicoletta, Alice Dona, le groupe Image, Pierre Bonte, Gonzague St Bris, Raymond Barre, Jack Lang, Philippe Léotard… et bien d’autres chanteurs, acteurs, écrivains, politiciens. J’aimais cette effervescence jusqu’aux petites heures de la nuit. Le souvenir le plus drôle c’est quand ma mère a hurlé « au loubard » en fermant la porte avant que quelqu’un lui crie « Ouvrez ! C’est Mick Jagger ». J’ai été baignée dans la musique et les échanges.

Anouk & Frouch au Bizou
Anouk & Frouch au Bizou

C’est ce que j’ai voulu recréer avec mon compagnon, un lieu de créations et de rencontres où les artistes peuvent venir en résidence, rôder un spectacle ou le faire tourner.
Pourquoi à Bruxelles ? J’aime cette ville cosmopolite. Il y fait bon vivre. J’ai pris un jour un billet au hasard pour Bruxelles. Ce fut le coup de foudre. J’y suis restée. Je me sens profondément chez moi ici.

GL – Quels conseils donneriez-vous à des artistes qui recherchent une salle pour leur prochaine représentation ?

IL – Se rendre visible et se démarquer. Moonpeel pourrait devenir un terrain de jeu pour collaborer avec des professionnels, tant dans la phase de création que dans la phase de diffusion. Le site est intuitif et réunit toutes les disciplines artistiques pour établir les bons contacts, se faire connaitre ou se faire engager. Il permet de cibler chaque personne voulue.

La mailing liste ne sert à rien. Trop de salles reçoivent des demandes qui n’entrent pas dans leur ligne de programmation. Repérez les salles programmant les artistes dont vous vous sentez proche. Allez découvrir son lieu, remettez un dossier en mains propres, informez que vous êtes libre en cas de désistement d’un artiste. Cherchez des premières parties, des co-plateaux, des spectacles chez l’habitant.

Quelle est votre singularité ? Comment mettre les mots qui feront mouche sur votre création ? Soignez les textes et trouvez un visuel unique. Soyez cohérent dans votre démarche artistique. Si vous écrivez des chansons d’humour, présentez-vous avec humour ! Démarquez-vous par des mails courts, personnalisés, originaux, percutants.

Innovez et invitez les programmateurs de salle en dehors des weekends. Dorothée Maréchal, compositrice et interprète du « Défilé » mon tout premier spectacle, a obtenu huit nouvelles dates en proposant deux matinées d’écoute dans son salon. Une fois programmé investissez-vous totalement dans cette relation et dans la communication. Ce qui remplit une salle c’est la notoriété de l’artiste. Diffusez l’information en partenariat avec la salle. Gardez contact avec le public.

Constituez un presse book. Ça peut commencer par les avis des premiers auditeurs, les premières salles, la presse régionale. Le presse book s’enrichira. N’hésitez jamais à solliciter un retour critique à des auditeurs qui ne sont ni vos parents, ni vos amis.

Constituez un réseau, un carnet d’adresses, faites marcher le bouche à oreille. Apprenez à vous « vendre » et à parler de votre projet de façon créative. On achète ce que l’on aime. Démarcher ne doit pas devenir un calvaire, au contraire. Avec un plan, de l’humour, du recul et de nouvelles lunettes sur votre projet la route sera bien plus drôle.

GL – Quelle est votre prochain objectif dans votre carrière artistique ?

IL – Je termine une pièce de théâtre à quatre plumes bien distinctes.  J’avance sur un livre pour aider à l’écriture de textes de chanson. J’ai pu constater que les livres existants donnent d’excellentes propositions, mais oublient la dimension ludique. Ce livre prendra différentes formes, toutes faciles d’utilisation partout et tout le temps, seul ou en groupe. La discipline d’écriture deviendrait un jeu d’enfant.

Et bien sûr je vais continuer à écrire des textes de chansons.

Pour plus d’information sur Iza Loris:

Iza Loris sur Moonpeel
Iza Loris sur Wikipedia

Pour plus d’information sur le café-théâtre “Au B’izou”:

Au B’izou sur Moonpeel
Au B’izou: Page officielle
Au B’izou sur Wikipedia

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